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Appartenances et identités

avantaprès

Vu son fort enracinement à un terroir, la cornemuse se prête, plus que d'autres instruments traditionnels pourtant populaires et anciens comme elle, au jeu des appartenances identitaires. Autant une vielle à roue est vue comme instrument traditionnel (par rapport à la guitare électrique, au clavecin, au saxophone, autant d'instruments-symboles considérés comme propres à un répertoire ou un style, rock, baroque, jazz... même si les barrières ne sont pas étanches, fort heureusement), autant une cornemuse, instrument traditionnel également, est avant tout landaise, auvergnate, irlandaise, galicienne, majorquine, du golfe arabo-persique, etc.

De l'Académie celtique...

Le courant celte, qui se fonde essentiellement sur l'imaginaire, bien qu'appuyé par des données linguistiques et historiques, est un phénomène intéressant pour aborder le processus de construction identitaire et le sentiment d'appartenance communautaire. Ce courant, multiforme au demeurant, et quelles que soient ses implications idéologiques qui ne font pas l'objet du propos, trouve ses origines à l'époque romantique avec, en ce qui concerne la France, la création de l'Académie celtique en 1804. Cette société savante se donne pour tâche de "retrouver le passé de la France, recueillir les vestiges archéologiques, linguistiques et coutumiers de l'ancienne civilisation gauloise", c'est-à-dire de recueillir les traditions et les langues locales de la France avant leur disparition qui s'annonce proche. En 1813, elle change de nom puisqu'elle s'ouvre à l'étude des antiquités grecques, romaines et du Moyen-Âge et devient la Société des Antiquaires de France. L'intérêt qu'elle garde pour la culture celtique se limite très précisément à l'histoire et l'archéologie des "Gaules et de la nation française jusqu'au XVIe siècle". Mais, pour certains Bretons, le sentiment d'appartenance à une ancienne grande nation qui couvrit toute l'Europe dont ils sont les derniers descendants, combinée à la fierté qu'ils en tirent, va générer le développement d'un mouvement celto-breton qui se traduira à la fin du  XIXe s. par la création de guildes druidiques.

... à la harpe d'Alan Stivell

Passé de mode, le sentiment d'appartenance celtique reprendra force dans les années 1970, dans le contexte du revivalisme et c'est surtout dans la musique qu'il trouvera son moyen d'expression. Certains musiciens bretons se rapprochent alors d'autres musiciens d'origine celte, comme les Irlandais et les Ecossais. Alan Stivell, un des initiateurs du courant folk en France s'appuiera d'ailleurs sur la harpe, un instrument identitaire en Irlande (elle figure sur toutes les pièces d'euros irlandais), et censé, dans l'imaginaire collectif amateur de clichés, avoir été un instrument druidique (alors qu'il s'agit plutôt de la lyre) ; et sur le grand biniou emprunté aux Ecossais après-guerre. Finalement la cornemuse qui est restée jouée en Bretagne, alors qu'elle a déjà disparu ou pratiquement, dans les autres régions françaises, s'avèrera être "Le" point commun des peuples celtes du Royaume-uni  et de France. Malgré la relance des modèle locaux en Auvergne, Limousin, Landes, etc... beaucoup pensent encore que la cornemuse est propre aux Celtes, chez nous, aux Bretons, et ailleurs, aux Ecossais, croyance qui a pu être renforcée par la création du Festival interceltique de Lorient dès 1971. Prenant la suite du festival des cornemuses de Brest, inauguré en 1950, la ville de Lorient dans le Morbihan accueille en effet depuis 1971 les représentants des "nations celtes". S'il reçoit d'abord des cornemuseurs du Royaume Unis, il s'ouvre vite à toutes les communautés qui jouent de la cornemuse de modèle écossais, comme c'est le cas dans l'ancien empire colonial de la couronne britannique et au Proche-orient, dans les anciens protectorats, et bien sûr aux Espagnol du Nord-Ouest qui jouent eux une cornemuse d'un modèle assez similaire, la gaita.

Bientôt rejoints par les Galiciens puis les Asturiens

L'appartenance celtique en effet fut "revendiquée" une décennie plus tard par certains musiciens de Galice puis des Asturies, qui s'appuient entre autres sur des vestiges archéologiques (tels que les castro) ou quelques termes linguistiques attestant de la présence des Celtes sur ces terres du sud de l'arc atlantique et sur les similitudes entre leur gaita avec la cornemuse écossaise et bretonne, par rapport au reste de l'Espagne (Catalogne, Aragon, Baléares). Certains cornemuseurs comme Carlos Núñez en Galice, qui sera un des premiers à jouer avec le groupe irlandais les Chieftains, ou divers groupes galiciens et asturiens vont ouvrir leur répertoire aux airs bretons, ou adopter la flûte ou la cornemuse irlandaise, se mettre à la bombarde ou encore jouer avec des musiciens irlandais ou des formations bretonnes. L'invention dans les années 80 d'une nouvelle gaita dite martiale, fabriquée sur le modèle du Highland bagpipe par le directeur de l'école de cornemuse de Ourense en Galice, va être à l'origine du développement des bandas créées sur le modèle des pipe bands écossais et des bagadoù bretons.

 

 
Juin 2007 © MuCEM (tous droits réservés)